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Wednesday, June 5, 2019

home(t)raveling 2.0: semaine 102

je salle d'eau, tu salles d'eau, nous sallons d'eau...


AVANT: le palier d'en bas et la porte de la sdb...
Juste avant de célébrer le second anniversaire de notre petite grande Sagrada Familia personnelle, et malgré les nombreux fronts ouverts sur, bin euh, à peu près tous les fronts du chantier, on a décidé de consacrer un peu de temps et d'énergie à rafraîchir la vieille salle de bain du rez de chaussée. On avait commencé à vous dévoiler ça dans l'épisode précédent, quand on avait viré le dernier reste de faux plafond du palier d'en bas, histoire de le rendre plus propre, plus frais et plus lumineux. En fait, la réno de cette vieille salle de bain, vétuste et d'origine, est un point délicat car c'est notre sdb de bataille, très pratique pendant le chantier quand on est dégueu et poussiéreux, quand on a de la visite et qu'y a du monde à la maison, quand on fait des trucs super chouettes et salissants avec le bébé (boue, nourriture, peinture, la liste est sans fin...). Donc on ne veut pas la perdre pendant 2 mois (ou plus, vu notre rythme de travail!) et on retarde toujours ce chantier pourtant pas énorme... Concrètement, on veut éliminer les vieilleries - baignoire, bidet, faïence, plâtre et peinture verdâtre - pour ne laisser qu'une douche italienne façon wet room et un wc. Au final, les mois passent et cette salle de bain ne bouge pas. Ha ha ha... Hum. Ça vous fait rire? Nous, ça nous désespère un peu mais on se fait une raison!

Bon, on a quand même bossé un peu en profitant de la belle dynamique des travaux du palier. On a préparé la structure du faux-plafond/mezzanine de rangement: une poutre de 110 de section (et de récup') scellée dans les cloisons et posée le long du mur du fond, légèrement enchassée dans le mur. Sur celle-ci s'appuient 4 chevrons, eux aussi de récup', qui viennent s'appuyer juste sur le chevron d'arase de la cloison du palier. En images, ça donne ça:

alors... la poutre enchassée dans le mur du fond, scellée dans les cloisons latérales, supportant ses 4 chevrons ; et le tout vu de dehors.
On a fixé sous les chevrons des guides pour recevoir le placo du faux-plafond et on a passé les gaines électriques pour le plafonnier et le ventilo de l'extraction, commandé par l'interrupteur de la lumière mais équipé d'un retardateur. On a découpé et entreposé les panneaux d'OSB qui finiront l'espace de stockage, mais empilés, sans les déposer ni mettre l'isolant, histoire que tout ça ne prenne pas l'humidité en attendant de pouvoir faire le placo, l'étanchéité et la faïence... Allez, on prend les paris: en 2020? ou en 2021? On a aussi viré le bidet et le lavabo, mais on a quand même laissé la baignoire qui nous dépanne bien pour l'instant! Et finalement, on a recyclé une vieille porte en bois du second: comme d'hab', ça veut dire la décaper, la poncer, la traiter et cette fois pas d'huile dure mais plutôt un petit coup de vernis polyuréthane en deux couches pour bien tenir l'humidité! Et hop! Ensuite, on a fait une gorge dessous et on a monté un système coulissant sur rail façon porte d'étable - "rustique" mais pas trop, c'est à dire rétro sans être baroque. Pour nous c'était un bon compromis, genre joli et sobre. M'enfin, les goûts et les couleurs, hein...

rénovation pour porte et orchestre électro-portatif en 3 mouvements: prelude, deccapatto (ma non troppo), ponsatto molto fino ad lib.
roulements en clef de fa ; pentagrama de uma linha so ; accordage fin ou: à la recherche de la hauteur juste ; la poigné, nature.

Voilà, la salle de bain d'en bas est prête à rester en stand-by jusqu'à nouvel ordre! Elle est différente sans avoir vraiment changé, mais ça nous fait très plaisir d'ouvrir et fermer la porte coulissante, dont les 2 roulements en acier laqué font un joli bruit qui rappelle celui des portes dans Star Wars... Bref, c'est vraiment la classe internationale!

APRÈS: le palier d'en bas et la porte de la sdb...
Du coup, est-ce qu'on s'est arrêtés là, en si bonne voie? Hein? Qu'est-ce-que vous croyez? Bien sûr que nooooooooooon! On a aussi fait un peu de buanderie: posé le robinet de l'évier-lavoir, qui a exigé une dose d'inventivité pour gagner de la hauteur et du confort de travail, en restant toujours fidèles au style original du meuble: bois de palette, chic et écolo façon Pier Import et teinté au brou de noix... Pis, bin, on va tricher un peu, à la manière d'une boule de cristal qui parle à travers sa diseuse de bonne aventure: on va se projeter de quelques mois dans le futur et vous avancer qu'on a aussi piqué/décrouté le mur en pierres qui accueille cet évier, avec l'intention de jointoyer à la chaux en laissant apparentes les pierres plutôt belles et assez régulières. Ça permettra aussi et surtout à ce mur, mitoyen de l'étable dont le sol est plus haut d'environ 60cm, de bien réguler l'humidité capillaire et d'assainir la pièce. Il faudra aussi qu'on décroute au moins en partie basse, sur un petit mètre, le mur de l'autre côté - que d'anciens propriétaires ont généreusement recouvert d'une couche dense et épaisse de béton, histoire sans doute de cacher quelques fissures, mais surtout de bien l'empêcher de respirer! Là, en revanche même la mère Irma aidée de Madame Soleil serait bien emm---ée de devoir vous dire quand ça se fera parce que, vraiment, on a une liste de tâches longue comme un bras sans chocolat et celle-ci n'est hélas pas parmi les prioritaires... Ce qui est sûr, c'est que petit à petit, cette buanderie va finir par ressembler à quelque chose. Un jour on finira aussi - enfin, insh'Allah! - par prendre le temps de sabler, tasser et égaliser le sol, pour poser à la chaux et à l'anciennce les tomettes récupérées chez C. & L. y'a plus d'un an. Tout arrive: aux plus patients les mains pleines, qu'il disait, non?

l'évier de la buanderie, recyclé de l'ancienne cuisine, avec son meuble récup' et sa réhausse pour le robinet et... pour poser le savon!


Petit à petit, cette buanderie va finir par ressembler à quelque chose, vous verrez...

un petit saut dans le futur: rendez-vous au mois d'août! ;-)



Voilà, c'est tout pour aujourd'hui
Et croyez-le ou pas, c'est
Déjà pas si mal...
Non? Bon.
xx

W.T.F.


Sunday, September 18, 2016

Busan-Osaka: bilan, ferry/croisière et... mal de mer!

vue panoramique du port de Busan avec, à gauche, le "ferry/croisière" (sic.) ringard et rouillé, qui doit nous conduire à bon port... 
Après deux jours d'errances, de nuits en jimjilbang et de pluies torrentielles sur Busan, nous avons finalement embarqué à bord du "ferry/croisière" (c'est le qualificatif donné par PanStar Cruise et vous comprendrez bientôt pourquoi il était amplement mérité...) à destination d'Osaka, Japon. Décision un peu précipitée peut-être, mais dans un élan de désespoir et comme une ultime tentative pour échapper à notre tristement célèbre malédiction de la pluie*. Si ça ne marchait pas, il nous resterait à tenter un grigri ou un démaraboutage en règle ; ou bien décider de nous consacrer professionnellement à apporter la pluie partout où elle ferait cruellement défaut, ce qui pourrait rapidement faire de nous des gens riches et philanthropes à la Bill & Melinda!

après "E.T. téléphone maison", voici "Wallis cherche cabine"...

Enfin... Une fois abandonnés nos sacs dans notre cabine (une boîte en tôle de 5 mètres carrés sur le pont inférieur: sans fenêtre, surchauffée et vibrant tout entière de la proximité des machines), nous sommes retournés sur le pont du "ferry/croisière" et avons fait un bilan silencieux des deux dernières semaines, depuis qu'un autre ferry -tout aussi romantique- nous avait arrachés au déluge de Vladivostok et déposés sous la cloche moite et orageuse de l'été sud-coréen... Du coup et puisque le sujet vient sur le tapis, s'il nous fallait résumer notre expérience sud-coréenne (trop courte et très limitée, il est vrai) en un paragraphe, on pourrait dire que (voici le fameux bilan) :

1- c'est un pays qu'on a trouvé très beau, très vert et très agréable: la nature y est omniprésente dès que l'on sort des villes (belle tautologie) et des sentiers battus. Malheureusement, ça n'est pas si facile, surtout sans véhicule et/ou si on est chargé. Échapper aux formules aseptisées du camping 3* avec bungalow et du boulevard-pavé-qui-va-du-guichet-du-parc-naturel-au-centre-d'interprétation-de-la-faune tourne vite au cauchemar. Donc, nature: oui, randonnée: oui, mais n'attendez pas un trek sauvage façon GR pyrénéen ; ce serait plutôt Las Ramblas à 19h30 en juillet - sans paella surgelée. Il y a aussi un "autre" vrai problème pour les touristes étrangers: la casi-totalité des (nombreux) refuges de montagne n'est accessible que par téléphone ou internet mais pas à l'arrivée sur place. Et pour ça, il faut non seulement parler la langue, mais surtout être résident du pays, car sans un numéro de sécurité sociale (ou quelque chose d'équivalent), il est impossible de réserver... Avis aux amateurs, la frustration vous guette et le bivouac sauvage dans les parcs naturels est interdit! Comme en plus il faut s'inscrire et payer à la journée à l'entrée desdits parcs et que les tickets sont datés et contrôlés à la sortie, il est délicat de justifier de nuits clandestines into the wild...La bohê-ê-ême! Bin non, pas trop.
la Corée sans véhicule peut vite se résumer à ça: l'attente dans un bas telminal.

2- c'est un pays dont la culture est très riche, la nourriture absolument délicieuse et la population a priori aimable et bienveillante, même si la barrière de la langue limite vraiment l'accès à tout ça. Ne comptez pas sur l'anglais pour vous tirer d'affaire, en tout cas hors des centres touristiques et des deux villes principales. Du coup, le petit côté lost in translation (charmant quand c'est Bill et Scarlet, ou accessoire pour une full moon party en compagnie de digital nomads anglophones) devient vite frustrant si l'on veut comprendre et communiquer un peu plus ou un peu mieux. De là aussi que le backpacking, l'auto-stop ou le camping sauvage virent vite à la parano: on se regarde méfiants, on ne se comprend pas, on ne sait pas si ça veut dire "oui", "non" ou "j'appelle la police". Bref, c'est pas non plus une autre planète, mais la communication n'est pas facile et l'expérience d'immersion s'en ressent un peu. N'espérez pas non plus vous fondre dans le décor ou passer inaperçu avec un sac à dos de 25 kilos, des cheveux longs ou de la barbe. Le véritable défi pour nous a été de comprendre les "codes" pour nous déplacer et faire notre vie sans créer d'émeute ni attirer l'attention: comment sortir de la ville et choisir un coin pour poser la tente pour la nuit, comment nous déplacer en transports en commun et arriver loin de tout, comment bouger en hors-piste tout en dépendant des infrastructures existantes. Autant de petits défis faciles en Europe et dans des pays envahis de touristes occidentaux, mais plus compliqués ici.

une métaphore de la perplexité du touriste lambda perdu en Corée du Sud?
3- c'était imprévisible et complètement indépendant de notre volonté, mais si on ajoute que chaque fois qu'on s'est retrouvés dans la nature on a pris la pluie sur le coin du museau (alors qu'août est "habituellement" beau, chaud et ensoleillé), les conditions climatiques n'ont pas aidé. Elles nous ont en tout cas aidés à traverser le pays un peu plus vite que prévu et à nous retrouver sur un ferry pour le Japon après 2 semaines environ, quand on pensait passer au moins un mois en Corée du sud. Les options de repli n'ont pas vraiment donné de résultat: 0 Couchsurfing, 0 Helpx, 0 Wwoof et la ligne de budget "hôtels, pensions et campings" qui a dépassé en 15 jours les prévisions pour le mois. Ouch! Les jimjilbangs nous ont permis de dormir, nous laver et nous détendre pour le prix d'une séance de ciné, quelque chose de surréaliste quand la moindre nuit en camping coûtait 30 euros environ, douche et électricité à part. Mais s'il faut y ajouter le prix des consignes de gare pour les gros sacs et des allées et venues en métro/bus pour les déposer et les récupérer, ça n'était pas hyper économique ni hyper pratique. Et tout ça sous la pluie, c'est un bon exercice de détachement dans la plus pure tradition du zen de Printemps, Été, Automne, Hiver... et printemps. Voilà enfin une vraie référence culturelle vraiment sud-coréenne, il était temps! Et Kim Ki-Duk est un réalisateur tout à fait recommandable, en plus. Ça, c'est fait! Donc en conclusion: oui, on a beaucoup aimé la South Korea, mais: oui, on est partis un peu plus vite que prévu, poussés dehors par le mauvais temps.

Bref, on a regardé s'approcher la tempête qui devait nous accompagner toute la traversée et qui n'avait d'ailleurs pas l'intention de nous lâcher de sitôt (délit d'initiés: à l'heure où on écrit ces lignes, on connait déjà le futur proche: dingue, non?). On avait appris au terminal que plusieurs speedboats pour Fukuoka avaient été annulés à la dernière minute à cause du risque de typhon. Et on comptait bien sur notre bon vieux "ferry/croisière" lourd, lent et peu sensible à la houle pour nous mener à bon port sans encombres.

un peu ferry, très croisière: palmier de bienvenue en ballons, pianiste mellow, chemises hawaïennes, moquettes chatoyantes et jeux de miroirs.
Hop! Sans transition maintenant: le "ferry/croisière" s'amuse! Voilà que tout d'un coup, entre tant de moquettes chatoyantes et une cinquième reprise un peu neurasthénique d'Autumn leaves, on a appareillé. C'est un "on" collectif et nous ne saurions tirer à nous la couverture (en acrylique): il n'y a eu aucun mérite individuel ici, nous avons docilement attendu que sonnent les trompes et que lèvent les ancres. Mais soudain, "on" a quitté le port et l'appel du large nous a immédiatement pris dans ses filets. La mer a montré les muscles, le typhon fait le dos rond - ou le contraire peut-être? - et on a commencé à gîter, rouler et tanguer sans plus de cérémonial. La foule des retraités enthousiastes a vite déchanté, les coupes de champagne du pot de bienvenue ont commencé à tinter, trinquer et se vider sans autre aide extérieure que celle des roulis du tas de rouille laquée et moquetée qui nous servait de bateau: emportés par la houuuuule... Heureusement qu'il y avait des freins sur les roulettes en caoutchouc du piano à queue, sans quoi il serait passé par-dessus le bastingage avant la fin du pont (celui des feuilles mortes** bien sûr, pas le pont supérieur), emportant avec lui la pianiste ukrainienne et l'eau du bain. On n'a guère eu le temps de penser à Novecento, pianiste, mais la référence eut été bienvenue quand même.
un urinoir équipé de l'appli Pee Fighter, si si!

Aux lecteurs fidèles de ce blog (y'en a-t-il seulement?) qui endurent sans protester jeux de mots et calembours tous plus douteux les uns que les autres, une fois n'est pas coutume, voici pour changer une variation du cru sur une blague classique: "mauvais goût criard, kitsch ringard et luxe défraîchi sont dans un bateau. Un typhon arrive, qui secoue le navire dès sa sortie du port: que reste-t-il?" Ah ah ah ah ah! À partir de ce moment, les choses ont changé très vite: les toilettes sont devenues le point névralgique, le lieu à la mode, le centre du monde. Un peu à l'instar du vote d'extrême droite depuis 2002, vomir s'est subitement converti en une activité non seulement socialement acceptable, mais même carrément cool et fun, à partager en famille, entre amis, à commenter en riant et surtout à assumer au grand jour! Dingue: ça s'est mis à vomir dans tous les coins, dans toutes les positions et à tout bout de champ! Si le grand salon n'avait pas pris des creux et fait des bonds de plusieurs mètres en-deçà et au-delà de l'horizontale, on aurait volontiers pensé qu'un Staphylocoque doré déguisé en pirate s'était emparé du ferry. Bref, comme deux vieux matous de mer dans la tourmente, inexplicablement immuns à la crise collective et incoercible de vomissements, on a assisté au drame tout en se promenant de la proue à la poupe et de la supérette au restaurant panoramique. C'est d'ailleurs là qu'un nord-américain fort sympathique nous a invités à partager le trop grand pichet de bière qu'il avait commandé, ne demandant en retour qu'un peu de conversation et des oreilles curieuses d'écouter ses aventures et tripulations autour du monde. Il y avait même quelques chips pour accompagner la bière: la grande classe (américaine)! Ce n'est qu'un peu plus tard qu'on a fait la véritable grande découverte de cette grande traversée: la présente à bord d'un petit onsen à disposition des passagers. Résolus à en découdre et plutôt agréablement surpris de ne souffrir ni des inclémences marines, ni des gastriques caprices pourtant fort en vogue, ni même de l'angoisse propre à l'imminence d'un naufrage, nous nous sommes séparés à la porte de notre spa respectif: chacun sa serviette, chacun son savon et Neptune pour tous! Sans grande surprise, l'endroit était: plus que tranquille, absolument désert! Les tabourets et petites bassines en plastique valsaient d'un côté à l'autre sur le carrelage trempé, les lames qui nous balayaient de côté venaient s'écraser contre la vitre panoramique et l'eau du bain chaud se déversait en déferlantes régulières jusqu'à la porte du sauna, qui battait quant à elle au rythme de l'océan déchaîné. Un spectacle apocalyptico-rigolo, un rêve de gosse entre Chihiro et Mimi Cracra, tout un parc d'attraction en aqua-color rien que pour nous!

la vidéo est en cours d'édition, on vous l'incruste ici à la première occasion! 
On y a passé une bonne heure, chacun pour soi et chacun le sien, malgré la tentation (mutuelle et télépathique) de se retrouver d'un côté ou de l'autre. Après tout, le risque de devoir partager l'espace avec des inconnus à cheval sur le règlement en pleine tempête était plutôt limité ; les priorités de nos compassagers semblaient converger vers une autre famille d'installations sanitaires et on nous foutait, passez-moi l'expression, une paix royale! En définitive, le monde appartient à ceux qui ont le pied marin, fussent-ils plus montagnards que matelots... À la sortie, en revanche, la croisière s'amusait toujours: ça vomissait à tire-larigot, le dîner de gala n'avait pas vraiment le succès escompté, la pianiste était retournée dans sa cabine. Même la mayonnaise avait tourné, qui risquait fort d'ajouter encore au tangage le bon vieux péril gastrique du buffet empoisonné ou du second de cuisine avec un panaris: "staff un jour, staph' toujours". En résumé, c'était pas la joie. On a reconnu, prostré au fond des toilettes du pont supérieur, un jeune qui nous avait abordés dans le terminal avant l'embarquement. Il avait changé de couleur et aussi de t-shirt, allez savoir pourquoi. On a eu envie de lui dire quelque chose d'encourageant, mais il avait l'air beaucoup moins enclin à la conversation que quand il nous poursuivait de ses questions: "where you from?", "how old you?", "which number you cabin?", "is you husband wife?", "where stay you in Osaka?", etc. Et puis on n'a pas voulu déranger les petits monticules de bile avec lesquels il avait consciencieusement marqué son territoire. On l'a donc laissé à ses méditations et autres reflux œsophagiens pour pouvoir nous concentrer sur un sujet autrement plus important: aller manger un morceau!
un cliché dérobé de notre nouvel ami à la chevelure blonde comme... la bile?

On a fait sensation quand on s'est mis en devoir de préparer notre soupe de nouilles instantanées au milieu du lounge. Quelle idée incongrue aussi, d'arpenter les couloirs moquettés avec des bols en polystyrène remplis à raz-bord d'eau bouillante quand le sol, toujours changeant sous les pieds, faisait plus penser à une salle de cinéma du Futuroscope qu'à un wagon restaurant! Pour nous, ça ressemblait à quelque chose comme intervilles ou un best-of de wipe-out hivernal et c'était très drôle. Hooooooo! Ooooooooh! Du coup, nos derniers ramen sud-coréens avant d'arriver au Japon, vous pensez bien qu'on les a savourés. Après avoir fait shluuuurp! bruyamment, on a regagné l'intimité de notre cabine et on a pris un peu de repos bien mérité après toutes ces émotions. On se serait crus dans la météo marine de M.-P. Planchon: mer démontée sur Cromarty, Forth, Tyne et Dogger. Heureusement, dans la nuit ça s'est un peu calmé: vent 5 à 6, mollissant 3 à 4. Et le lendemain matin, quand on s'est aventurés sur la promenade, c'était mer calme, pluie fine et plafond bas sur la mer intérieure. On a glissé en silence le long des berges mornes, entre Okayama et Takamatsu. On avait l'impression de descendre des fleuves impassibles. D'ailleurs à un moment, on s'est fait la remarque qu'on ne se sentait plus tirés par les hâleurs. Mais ça ne nous a pas inquiétés plus que ça... Après le gros grain de la veille, on en avait vu d'autres et il en fallait plus pour nous impressionner. On a bientôt aperçu le pont d'Akashi-Kaikyo droit devant, et après être passés dessous en faisant coucou comme des neuneus, on est entrés dans la vaste baie d'Osaka: le truc touchait à sa fin. On est donc retournés à notre cabine pour y récupérer nos sacs, rejoindre le pont principal et la meute paisible de nos compassagers. Silencieusement, on a commencé à se préparer pour ce qui viendrait ensuite... mais RIEN de rien (non, on ne regrette rien, d'ailleurs) n'aurait pu nous préparer à ce qui nous attendait dans le grand salon/lounge/lobby du ferry/croisière/s'amuse!

la mer intérieure a "retrouvé son calme" (au sens propre comme au figuré) ; Pixar vous présente... ; le golden Akashi-Kaikyo gate bridge!

On y a découvert émerveillés (un ciel superbe? non!) TOUT le monde rassemblé et docilement attablé, casquettes aux fronts, sacs-bananes aux hanches, passeports aux mains et bagages aux pieds. Et deux cents paires d'yeux et d'oreilles tournées vers l'accolyte de la pianiste ukrainienne: une violoniste ukrainienne occupée à interpréter les quatre saisons de Jean-Luc Ponty (du baroque électrique façon marque blanche un peu cheap: les quatre saisons by vive Aldi: la meilleure qualité au meilleur prix! Attention, les vannes volent bas aujourd'hui). On a bien senti que son registre habituel était plutôt Titanic, mais après la traversée qu'on venait de se taper, on a pensé qu'elle n'avait pas dû oser. Ne comptez pas sur nous pour être désobligeants...  Pas cette fois.

tout le cachet du ferry/croisière en une image, suspensions incluses!
On a sincèrement apprécié les efforts de tenue (un outfit de bal de promo et une permanente impeccable), le violon électrique laqué bleu, le son cristallin sur-compressé pour un jeu tout en nuances et la reverb de tank à lait en inox martelé. On a essayé d'imaginer la vie des musicien(ne)s professionnel(le)s à bord de chaque ferry/croisière d'ici et d'ailleurs. La traversée aller, la traversée retour et les cinq ou six heures à terre pendant les escales: vingt-sept jours par mois, onze mois par an. Faites le calcul vous-mêmes: ça en fait des grilles d'Autumn leaves ou des allegri printaniers. Enrôlez-vous qu'ils disaient! L'enthousiasme touchant de nos compassagers m'a rappelé une conversation un peu subréaliste avec un de mes touristes nord-américains, il y a quelques années, à propos de "musique"***. Il avait réussi à me prendre de cours en me disant "ah, vous aussi, vous aimez le jazz ET la guitare? Vous devez adorer Marc Antoine! J'ai eu la chance de le voir en concert plusieurs fois..." Et devant mon air interloqué, il en avait remis une couche "Quoi? Marc Antoine? Vous ne le connaissez pas? Mais c'est le meilleur guitariste de jazz du monde!". Troublé, j'avais attendu avec impatience la fin de la journée pour enfin arriver chez moi, allumer l'ordi avant même d'aller faire pipi, et faire ma petite enquête sur youtube... Bon, je résiste difficilement à l'envie de coller un lien: les curieux et les "amateurs de jazz" feront leurs devoirs. Je ne veux pas avoir sur la conscience de lui avoir donné des clics et des visites - dont il n'a pas besoin, d'ailleurs. Après tout c'est le plus grand guitariste de jazz... des croisières Royal Caribbean! Et mon touriste un retraité du Nevada amateur du smooth jazz des ascenseurs et autres salles d'attentes de chirurgiens esthétiques de Vegas...



à nouveau, et avec toute notre affection, une petite douceur en souvenir du bon vieux temps:


Finalement avec tout ça, on avait accosté et le salon était déjà pratiquement vide. Pour un peu, on serait repartis dans l'autre sens. On aurait pu aller demander un autographe ou un ultime bis rien que pour nous à la violoniste, dont le contrat prévoyait apparemment qu'elle joue jusqu'au départ du dernier passager. Mais non, notre bout du monde à nous attendait en bas de l'escalier glissant et on est descendus à terre sous la pluie. On a posé le pied dans notre première flaque japonaise, solennels. Le préposé à l'immigration nous a reçus à bras ouverts, cordial. On est sortis du terminal sous la pluie, euphoriques. Et on s'est mis en devoir de trouver un ATM pour pouvoir acheter nos premiers tickets de métro, émus. Il était septembre 2016, on était à Osaka et l'aventure n'en finissait pas de continuer!



_______________________________



* presque aussi ancienne qu'un(t)raveling, la malédiction de la pluie hante ces colonnes et notre mémoire, du TRANSITion au 2c15, de helpx en wwoofs, de l'Ariège à la Belgie et évidemment de Berlin jusqu'au bout du monde, en passant par Irkutsk, le lac Baïkal et la verte Corée. Ouvrez un post au hasard, passé ou présent, et cherchez en la flaque, la gouttière ou la trace encore humide sur un sac à dos ou un duvet...


** pour le pont des feuilles mortes: en Do et pour faire simple, ça devrait ressembler à quelque chose comme ça:

A-7(b5) / D7 / G-7 / G-7 
C-7 / F7 / BbM7 / BbM7

*** que les mélomanes ne s'offusquent pas, si chacun voit midi à son clocher, chacun peut bien voir musique à son archer et on est tous le Christian Morin de quelqu'un...


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20 francs le kilo

Notre section spéciale (hashtag 20 francs le kilo) pour tous les fans de comptes, les stressés du budget (serré) y ceux qui seraient piqués par la curiosité - ou par le virus - du voyage sans avion(s)... Ils trouveront donc ici et dans cet ordre: la vérité, toute la vérité et rien que la vérité (arrondie, sans virgules et avec parfois quelques oublis mineurs et fortuits, il est vrai). Mais dans les grande lignes, voilà ce que ça donne :

 - Busan-Osaka en ferry/croisière (cabine double de troisième, billets achetés au comptoir de la compagnie Panstar Cruise): le trajet dure une vingtaine d'heures et environ 600 km, pour 265 euros (qsp 2 personnes), taxe de port incluse. C'est loin d'être aussi bon marché que le transsibérien et les low cost locales proposent des vols moins chers, mais l'idée était de ne pas voler, donc... Vu le prix des prestations extra (pension complète, soirée "de gala" et petit déjeuner en buffet), on a apporté notre nourriture (nouilles instantanées, fruits, biscuits) et fini notre monnaie en wons à la supérette de bord ou à la machine à café: moins de 5 euros en tout.

Au total, ce sont environ 140 euros par personne pour une traversée romantique, agitée et inoubliable ; all inclusive, même les émotions fortes! Ramené à la distance, ça nous fait approximativement du 0,23 euros (23 cents) du km par personne!



Friday, August 19, 2016

Jusqu'au bout du monde (7 sur 8)


...Irkutsk-Vladivostok: train-train au pays des Soviets 

Deuxième moitié de notre voyage épique à bord (ou "le long") du Transsiberian Railway. Cette fois-ci en français, parce que le jeu de mots du titre fonctionne quand même beaucoup mieux comme ça qu'en britannique-seconde-langue... On promet de rétablir l'équilibre linguistique au cours des prochains posts! Voilà, c'était important de faire cette mise au point (vraiment?). Ceci étant, vous pouvez bien sûr en lire la première partie ici. Ou encore, ce récit poignant, amer et humide d'un intermède à Irkutsk et le long des berges du lac Baïkal. Celui-ci est quant à lui en pan-hispano-castillou (spéciale cace-dédi à la jeune Miri D., qui nous suit peut-être, ou pas) mais comme toujours, ceux qui le souhaitent peuvent appliquer le filtre poético-surréaliste de la traduction automatique de Google en cliquant sur l'un des drapeaux en pied de page. Allez, assez bavardé, le train va partir, en voiture tout le monde et bon voyage!

Futuna, à peine chargé et à peine mouillé, entend son train approcher...
km 5150: au départ d'Irkutsk à 16:22 (heure de Moscou: la belle, la grande, l'éternelle, le centre du monde), il fait nuit. L'installation dans le train est facile puisqu'on est déjà rodés et que Futuna, dans un souci de minimiser les sources de stress, a pris soin de réserver exactement les mêmes sièges: couchettes de troisième classe nº 43 et 44, haut et bas le long du couloir d'une voiture ouverte - la 13 cette fois-ci, pas la 12. Aïe aïe aïe... Six semaines avant le départ, reprendre le même emplacement, c'était quitte ou double: soit ça nous convenait et on serait contents de s'y retrouver, soit ça ne convenait pas et on s'y collerait jusqu'au terminus! Heureusement, on était très ravis +++ de cette combinaison de places idéale, située aux deux-tiers-un-tiers entre samovar et toilettes. Bien. On s'installe vite, le train s'ébranle, tout roule.

Après la saucée qui a fait déborder le vase, à la dernière minute, comme on traversait le pont sur l'Angara juste avant d'arriver à la gare, on monte à bord avec, paradoxalement, la furieuse envie de pouvoir se laver, se sécher et se sentir à nouveau propres... Quand on connait le niveau d'hygiène auquel on peut raisonnablement aspirer à bord et en troisième classe, ça fait sourire - ou grincer des dents, selon le recul que l'on a. Et si les aventures en camion en 2014 nous ont appris un peu à rester zen même sales, face à (et sous!) la pluie, l'escapade Irkutsk-Olkhon vient de nous administrer une piqûre de rappel bien dosée. On prépare donc rapidement nos nouilles instantanées sous l’œil dubitatif des voisins, apparemment surpris par notre niveau d'intégration silencieuse des us rossiyens, puis on passe un long moment à lire avachis (et hyper à l'étroit) sur la couchette du bas, avant d'aller dormir chacun chez soi. Tout comme nous, le paysage au dehors est encore imprégné des pluies torrentielles des jours précédents. Ces images d'un monde au lendemain du déluge vont d'ailleurs nous accompagner les jours suivants. On ne s'étonnerait guère de voir une colombe portant dans son bec un rameau d'olivier entrer par une fenêtre du train. Seulement voilà: celles-ci ne s'ouvrant pas, le pigeon biblique peut aller voir sur le mont Ararat si on y est. Difficile de ne pas vous coller ici un peu de Victor Hugo, avec une dédicace, cette fois, à A. de Moscou qui l'apprécie beaucoup (Hugo): si tu nous écoutes, A.:

quelques photos par la fenêtre et après la pluie: notez comme tout luit, goutte et déborde, en pluie et en chagrin, comme disait M. Brel.
Allez, on retrouve tout de suite Booz endormi, le nouveau single de Victor Hugo qui fait un carton en ce moment:

"La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge."

km 5610: premier arrêt et pas des moindres, vers quatre heures du matin, à Ulan-Ude. Aux premières lueurs d'un jour à peine annoncé par un halo rose en tête de convoi, la grande majorité des voyageurs occidentaux (de seconde) et chinois (de troisième) descendent du train. Ils vont chercher leur correspondance pour le Trans-mongolien vers Улаанбаатар (Ulaanbaatar ou Oulan-Bator, comme vous voudrez) et continuer de là, pour la plupart, jusqu'à Shanghai. Beaucoup de raffut, de coups de sacs et d'au revoir, puis tout à coup, le silence qui retombe sur une voiture un peu moins pleine... Trois heures plus tard, on est levés de bonne heure, dispos et frais après une petite séquence d'hygiène juste avant la cohue matinale. On a repris sans accrocs et sans s'en rendre compte le rythme lent et chaloupé du plus long voyage en train, comme qui n'a jamais rien connu d'autre. On se sent déjà un peu dans la peau d'un certain Danny Boodman T.D. Lemon Novecento, le pianiste de Baricco né à bord d'un Transatlantique et qui, à trente ans, n'avait encore jamais connu la terre ferme.
encore et toujours des arbres (bouleaux inclus) mais le changement, c'est... bientôt!

Pendant ce temps par la fenêtre, le paysage - lentement mais sûrement - se transforme au fil des kilomètres. Pour notre plus grand plaisir, l'épais rideau de forêt et ses "théories de bouleaux" chères à Tiziano Terzani, laisse la place à une steppe plus clairsemée, touffue et arbustive. Un paysage moins humide, aussi, mis en valeur par une lumière qui se se fait peu à peu plus chaude, caressante presque ; peut-être parce qu'on descend doucement vers le sud. Ou parce que la proximité croissante du fleuve Amour en instille un peu partout alentour et commence à se faire sentir, justement. Love is in the air? Ça se pourrait bien... Le choc et la frustration de l'expérience Olkhonienne se diluent dans la distance. Tout s'apaise et se fond dans le tchoucou-tchoucou hypnotique et la lente routine: on dessine, on bavarde, on somnole, on se tait. Pour un peu, et au prix d'un jeu de mots d'un genre nouveau (le ca-nagra-lembour?), j'affirmerais que la torpeur et le régime alimentaire à base d'eau chaude ont finalement raison de notre Olcon irritable. En plus, avec le déluge qu'on a essuyé sur l'île et au retour, on peut parler d'une irrigation du Olcon en bonne et due forme! Hum... Voilà, il fallait oser le recours scato-lique (ouf! encore du lourd!): ça au moins, c'est fait. Patrick Sébastien, sors de ce corps! Retournons à le cours normal de les choses...

Quelque part autour du km 6000, on commence à se sentir vraiment loin de tout et plus légers. Futuna a bien de temps en temps (disons tous les 700 ou 750 km) une petite bouffée d'angoisse à cause de la fameuse déclaration de résidence à la police de l'immigration qui doit, en principe, se faire dans les 5 jours suivant l'entrée sur le territoire, puis dans chaque nouvelle ville où l'on séjourne au moins 72 heures - or donc, ce n'est pas notre cas. Ouf! Mais hélas...

le long d'un fleuve de Sibérie orientale: si ce n'est pas l'Amour, ce sont les alentours...
... l'on doit théoriquement et à défaut, être en mesure de justifier de factures d'hôtel pour toutes les nuits passées dans le pays. Et si l'on séjourne chez l'habitant, il faut alors faire des heures de queue avec lui au poste de police de son domicile pour faire établir une attestation d'hébergement d'étranger tamponnée et conforme, formalité aussi compliquée qu'embarrassante pour lui, qui doit présenter un titre de propriété ou un contrat de bail accompagné le cas échéant d'une lettre du propriétaire autorisant explicitement l'hébergement de touristes étrangers, etc. etc. Tout cela étant soit-disant exigé lors de contrôle d'identité aléatoires ET (bien sûr) scrupuleusement contrôlé dans les moindres détails lors de la (tentative de) sortie du territoire. Boire et déboires seraient-elles les mamelles de la mère Russie? Nous, disons-le tout net: on n'a rien de tout ça. CouchSurfing à Moscou; nuits dans le train; nuit "à la belle étoile" ("a la intemperie", qu'ils disent en espagnol, eux qui ont souvent les pieds sur terre et les duvets mouillés!) et homestay minable à Olkhon (et on n'a même pas parlé des punaises!), guesthouse à Irkutsk qui n'a fait la démarche ni à l'aller ni au retour (car il leur fallait les passeports pendant au moins 24 heures...). Futuna se voit déjà tressant sa barbe dans une geôle sibérienne en lisant en cachette l'édition clandestine de l'Archipel du goulag trouvée sous son matelas... Plusieurs blogs disent que c'est du pipeau et que personne ne contrôle jamais ce truc. D'autres expliquent en détail tout ce que l'on risque en ne suivant pas à la lettre les instructions des autorités russes. Pire encore: en consultant cinq sites russes officiels différents, on a obtenu cinq sons de cloche différents quant aux durées légales, aux formulaires de rigueur et aux démarches obligatoires à accomplir! Bon, Wallis le prend avec philosophie: ça occupe Futuna qui a toujours besoin d'une raison de s'inquiéter. Dans la mesure où on n'a laissé ni maison ni appart' derrière nous, il ne peut souffrir ni pour le gaz ni pour l'eau qui sans ça seraient sans doute mal fermés et en train de fuir irrémédiablement à huit ou neuf mille kilomètres d'ici...
like a bridge over troubled water (pardon S.&G., cette fois on a choisi Presley!

km 6550: peu avant d'arriver à Чернышевск (Chernyshevsk), on fait la connaissance de M.-S. Rendons à César, d'ailleurs: c'est bien elle qui fait la nôtre, puisqu'elle fait le premier pas et engage la conversation. Parisienne de coeur, adoptée par Bruxelles où elle travaille pour la Commission Européenne, M.-S. est de notre génération et devient instantanément notre partenaire de thés, de conversations et de regardages par la fenêtre. C'est tellement agréable de parler français en ayant en commun non seulement Hélène et les garçons mais aussi trente ans de références culturelles ("culture" au sens large, hein. Y'a pas que la Princesse de Clèves ou "Zadig & Voltaire" dans la vie! Reiser, Bretécher et les Guignols de l'info, c'est aussi de la culture, fut-elle pop' et n'en déplaise à certains...). Enfin, M.-S. aime la Russie, parle le Russe et en connaît un rayon. Elle confirme, approfondit et éclaire pas mal de ce que nous avions perçu et ressenti à Moscou et ailleurs. On reparle beaucoup de cette schizophrénie surprenante entre Empire et Union, réunis et réconciliés à grands renforts de propagande nostalgique d'une Russie grande et forte d'une part, de paranoïa d'une cabale internationale contre sa souveraineté et son rayonnement d'autre part. Elle nous explique un peu mieux le comment et le pourquoi du culte voué à Pikachu: figure forte, leader suprême et le premier depuis des lustres à incarner l'idéal de guide déterminé, autoritaire et inflexible. Le seul capable de naviguer cette grande galère en forme de brise-banquise contre les vents et les marées de "l'hostilité occidentale" (sic.). Et s'il faut casser quelques œufs (d'esturgeon?) pour y arriver, on lui pardonne, car il châtie ses Pokemon autant qu'il les aime! Faut-il y voir une sorte de prédisposition/programmation historique au syndrome de Stockholm? En quelque sorte, oui.

Une voisine d'âge canonique et son secret contre l'ennui: la couture; un tough kid qui s'est cassé la jambe dans la voiture d'à côté:
évacué à la première gare, il a eu droit aux respects du chauffeur; dernier coucher de soleil à bord du Rossiya: déjà?

km 7835: arrêt d'une demi-heure sur le quai de la petite gare de Белогорск (Belogorsk), plus ou moins au milieu de nulle part. À défaut d'être vraiment chaude, la nuit est tiède; elle est belle pour les otages du Rossiya, trop contents de pouvoir descendre sur le quai se dégourdir les pattes quelques minutes. On admire une statue du camarade Vladimir Ilyich guidant le peuple - tiens, ça alors c'est curieux, ça faisait un bail qu'on n'en avait pas vu une! La main tendue, il nous invite à aller dans cette direction; ou bien s'agit-il plutôt d'un avertissement? "Tu vas la recevoir, hein!", "Tu veux la voir de près, c'est ça?", "Tu l'auras pas volée celle-là, tu sais!", etc.

surprise de taille à Belogorsk, en sortant du train: la nuit est chaude, elle est sauva-age!
 Autre surprise de taille sur le quai: des dizaines et des dizaines de libellules, pas en grande forme mais pas encore tout à fait mortes non plus. On les piétine sans s'en rendre compte puis une fois qu'on les a remarquées, on essaye de ne pas marcher dessus mais ça n'est pas facile vue leur densité. C'est curieux. Le changement de saison peut-être? Ou alors on a été les témoins (chanceux) d'un essai nucléaire secret, d'une pulvérisation de néo-nicotinoïdes ou de pyréthrine à grande échelle, un test de bombe à impulsion électro-magnétique, un atterrissage d'OVNIs dans la région... Bon, le mystère reste entier et le tout paraît très confus. Soudain, comme qu'on s'apprête à remonter en voiture, on entend une drôle de musique; assez avant-gardiste, pour tout dire, elle évoque un peu (qu'ils nous pardonnent, il s'agit plus d'une occasion un peu désespérée de leur rendre hommage que d'une moquerie) un duo d'Evelyn Glennie et Fred Frith. À ceci près que la motivation nous paraît tenir moins ici dans la création de musique vivante que dans la réalisation scrupuleuse de ce qu'on imagine être une tache routinière. En quelques secondes, "il" est arrivé en tête de train: à peine son concert achevé, il disparaît (aussitôt dit aussitôt fait, hop!) et déjà, on doit repartir. S'il ne s'épaissit pas, le mystère reste en tout cas entier, dont la clef viendra en temps utile, ou pas*.

km 8400: peu après l'aurore, on fait un arrêt-minute à Биробиджан (Birobidzhan; non mais, sérieusement: depuis le temps, vous devriez déjà tous déchiffrer le cyrillique, non? Qu'est ce que vous f---ez? Mince quoi, c'est vrai à la fin, faites un petit effort! En plus, c'est bon pour -ou plutôt contre- l'Alzheimer!). C'est notre dernière journée à bord: ce soir vers 20:30. heure locale, on sera en principe et si Ford veut, à Vladivostok, au bout du bout de la ligne, au bout du bout du grand pays, au bout du bout du continent eurasien et, pour nous aussi un peu au bout du bout du monde.

dans les courbes, en se collant bien à la vitre, on peut apercevoir la tête du convoi.
Pour marquer le coup et fêter ça comme il se doit, on décide donc de passer cette journée... exactement comme toutes les autres: à lire, gribouiller dans les carnets de voyage, à rêvasser en regardant par la fenêtre, à boire des thés en bavardant à deux ou à trois avec M.-S., qui nous parle de (et nous recommande vivement, d'ailleurs) la toute fraîchement prix-Nobelée Svetlana Alexeievich et de deux de ses livres en particulier: La fin de l'homme rouge et La guerre n'a pas un visage de femme...

Il y a évidemment de moins en moins de monde dans le train, les trois pelés et le tondu se reconnaissent et se sourient maintenant sans réticence aux arrêts sur le quai. Par exemple: lors de notre escapade au wagon restaurant l'autre jour, on tombe dans une voiture de seconde sur un "père et sa fille" (caractérisation moralement plus facile à admettre de la nature de leur relation, dans la mesure où leur différence d'âge est conséquente**), déjà aperçus plusieurs fois sur le quai: ils nous sourient, on leur sourit et du coup, ils s'encanaillent même au point de venir visiter les voitures de troisième. Ils veulent sans doute voir des locaux et des prolos d'un peu plus près, dans leur habitat naturel. Avec leur casque colonial et leur appareil photo en bandoulière, ils sont si mignons! Ceci dit, ils nous saluent chaleureusement depuis, tout émus d'avoir trouvé une forme de vie intelligente - peut-être même un peu d'humanité, qui sait? - hors de leur compartiment doré...

la maison dont la cheminée fumait à contre-jour sur le couchant telle une loco loca...
** ATTENTION JEU!

Sauras-tu deviner l'âge du capitai de notre Sugar daddy et celui de sa Sugar baby, sachant que leur moyenne d'âge doit tourner autour de la quarantaine (soit m=40) et que la variance associée est de 225 (v=225)? C'est facile, il suffit de se rappeler que la variance est égale au carré de l'écart-type. Mais bon, c'est pas comme si c'était un vrai problème de maths, faut aller au plus simple, hein.

La première réponse reçue dans les commentaires et par nous jugée correcte - et Ford sait qu'on n'est pas vraiment difficiles - gagne un cadeau surprise livré à domicile (non Kevin, ce ne sera pas une pizza!)


Voilà voilà. Entre-temps le soleil s'est couché sur une grande étendue d'eau à notre droite: un étang énorme ou un bras de mer, on ne sait pas bien. Il y a bien un semblant de sac et de ressac, ça pourrait être le Pacifique déjà, on se dit. On en a plein les yeux, et plein les jambes aussi, malgré l'hégémonie de la position assise qui aura régné sans partage sur nos journées. On descend les sacs et on attache tout bien en place: la tente, les tapis de sols, les poches extérieures bourrées à bloc, les housses de protection couvre-tout bien en place pour (comment dire?) protéger tout. On rend les draps aux dames; on prépare le chariot et les sacs "à main"; on s'habille et on se couvre, parce que dehors aussi: ça se couvre. Bin tiens, y'avait longtemps!
à force de fêter ça, certains vont réussir à rater le terminus!

km 9225: on repart après le court arrêt à la dernière gare, Угольная (cette fois on traduit pas, tant pis pour ceux qu'on pas fait leurs devoirs: pourrez pas dire qu'on ne vous avait pas prévenus...). C'est très émouvant de penser qu'on arrive au terminus. Le train se traîne sur les cent derniers kilomètres, comme pour nous donner l'occasion de lire chaque petit panneau: 9237, 9244, 9256... Le bout du monde n'est plus très loin. Vladivostok! Chaque fois qu'on le prononce, le nom résonne et s'articule comme un long éternuement. On le répète jusqu'à la nausée. On est tout excités, assez intimidés et un peu fébriles: on arrive. Tout ce qui nous a conduits jusqu'ici finit là, et là commence la suite de tout le reste... Toutes nos circonstances, tout ce qu'on fuyait ou dont on voulait se défaire, tout ce qu'on avait décidé de déposer en (et sur le bord du) chemin, quelque part au bout du monde. Il va falloir jouer le jeu: s'en dépouiller et le laisser derrière nous. Vladivostok! Encore dix minutes, si le train est aussi ponctuel ici que partout ailleurs, tout au long de la ligne. Neuf mille trois cents kilomètres et il n'a pas une minute de retard ni d'avance. Jamais. Comment font-ils? Quel est leur secret? C'est l'âme russe? C'est le camarade Vladimir Iliytch qui guide les trains sur la voie socialiste de la ponctualité du peuple? Un petit pas pour la RZD, une leçon pour la RENFE et la SNCF!

km 9300: soudain, on reconnaît (quoiqu'en Russe, ) la phrase magique et rituelle: "Terminus, tout le monde descend! Veillez à ne rien laisser dans les voitures!". Le train s'arrête dans un dernier couinement de freins. On descend le couloir une dernière fois, on dit spasiva! aux dames une dernière fois et on pose le pied sur le quai du bout du monde. Vladivostok! En moins d'une minute, c'est reparti: on se prend sur le coin de la gueule LE seul, L'unique, LE vrai déluge de la fin du monde! On dit au revoir à M.-S. - dont la guesthouse est à deux pas et qui s'éloigne donc sous un parapluie - non sans s'être donné rendez-vous le lendemain pour visiter un peu. On quittera de toutes façons Vladivostok ensemble dans deux jours, mais ça, tout comme nos aventures ici, c'est une autre histoire (ou deux)... Pour l'heure, il pleut comme vache qui pisse et ça n'a pas l'air de vouloir s'arrêter. Notre hôtel réservé en ligne et à la hâte est accessible en bus: il y en a plusieurs qui le desservent en trente-cinq minutes environ. Tous passent devant la gare et on se met donc en devoir d'en trouver un et d'y monter, tout en essayant de ne pas se mouiller, ce qui est évidemment mission impossible dans les conditions actuelles. La rue est recouverte par un épais tapis de flotte tiède dans lequel nos chaussures disparaissent. Il est environ vingt et une heure et cette nuit sera longue... À bientôt!

le climat pacifique, clément - pour ne pas dire débonnaire - vous souhaite la bienvenue à Montparnasse Vladivostok! 

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* À propos de la clef du mystère du mystérieux concert du non moins mystérieux homme en orange du train: on a réussi, au dernier moment et saisissant au vol notre dernière chance, à immortaliser sa performance éphémère et envoûtante: la voici donc, heureux lecteurs d'Un(t)raveling!
Variation improvisée sur un thème très étudié et mille fois joué. Cent-fois-sur-le-métier-remis-ouvrage, sans l'ombre d'un doute permis: le discours est fluide et clair, le vocabulaire précis, l'harmonie familière et l'exécution technique, impeccable. Chaque accent est juste, chaque note détachée: intention sans volonté, respiration, sincérité...

Un grand moment de musique vivante!




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20 francs le kilo

Notre section spéciale (hashtag 20 francs le kilo) pour tous les fans de comptes, les stressés du budget (serré) y ceux qui seraient piqués par la curiosité - ou par le virus - du voyage sans avion(s)... Ils trouveront donc ici et dans cet ordre: la vérité, toute la vérité et rien que la vérité (arrondie, sans virgules et avec parfois quelques oublis mineurs et fortuits, il est vrai). Mais dans les grande lignes, voilà ce que ça donne :

 - Irkutsk-Vladivostok (en troisième classe du train 002 "Rossiya", billets achetés en ligne sur la page de Russian Railways). C'est un trajet de 72 heures (3 jours et 3 nuits) et 4100 km environ: 280 euros (pour 2 personnes).
 - On a apporté notre nourriture (nouilles instantanées, purée lyophilisée, fruits secs...) et acheté quelques produits "frais" et du pain sur le quai aux arrêts. Comme on a célébré la fête de toutes les Marie en général et de M.-S. en particulier, on a aussi sauté sur ce prétexte pour aller visiter le wagon restaurant -kitsch à souhait, d'ailleurs- résultat: environ 16 euros de courses + 13 euros pour 2 plats du jour au wagon restaurant (blinis au caviar et salade-jambon-oeuf poché sur toast). À nouveau, un peu moins de 30 euros (qsp. 2 personnes et 3 jours).

Au total, ce sont environ 52 euros par personne et par jour, train+repas. Ramené à la distance, ça nous fait approximativement du 0,04 euros (3 cents) par km et par personne! Pour ceux qui pensent que "le Transsibérien" c'est un caprice pour backpackers de luxe... ;)




et pour conclure la B.O.? lookin' out my backdoor, bien sûr!